Les deux écologies : tenir ensemble le familier et l’inconnu
Il y a des saisons où, dans l’Église, on a l’impression de devoir choisir : s’occuper de ce qui existe déjà (la vie communautaire, la revitalisation, les pratiques éprouvées) ou investir dans ce qui émerge (un terrain missionnaire moins familier, des formes nouvelles, des publics “hors radar”). Le concept des “deux écologies”, développé par Gil Rendle [1], propose un diagnostic plus juste — et plus exigeant : dans le changement culturel actuel, les responsables sont appelés à orienter leurs décisions et leurs ressources dans deux écologies très différentes… en même temps.
Deux écologies, un seul appel
La première écologie, c’est le travail connu : accompagner la vie d’une communauté établie, prendre soin des relations, former, prêcher, célébrer, corriger ce qui s’use, encourager ce qui tient. La seconde écologie, c’est un champ missionnaire plus étranger : au-delà de “l’attraction naturelle” d’une congrégation, là où les codes ne sont pas partagés, où la confiance institutionnelle est fragile, où les pratiques habituelles ne portent plus automatiquement du fruit.
L’intuition de Rendle est cruciale : les deux sont nécessaires, parce que les questions humaines fondamentales — sens, fidélité, communauté, justice — n’ont pas disparu. Ce qui a changé, c’est l’environnement culturel et institutionnel dans lequel l’Église vit et témoigne.
Pour le dire autrement : le défi n’est pas seulement d’“inventer du nouveau” ni de “préserver l’ancien”. Le défi est de faire coexister, dans un même écosystème local ou national, ces deux écologies sans que l’une ne devienne la menace de l’autre.
Une image biblique simple : préserver le vin dans deux outres
Le texte biblique (Matthieu 9.17) propose une métaphore parlante : la vieille outre (le travail connu) et la nouvelle outre (le champ missionnaire non familier). L’objectif n’est pas de jeter l’une pour sauver l’autre, mais de préserver le vin dans les deux.
Rendle relie cela à une lecture historique : une “période d’exception” (qu’il appelle “temps aberrant”, environ 1950–1980) où l’adhésion ecclésiale et le succès institutionnel ont été particulièrement élevés en Amérique du Nord et dans certaines régions d’Europe. Le temps présent (“post-temps aberrant”) se caractérise davantage par l’incertitude, le chaos, le déclin de la confiance institutionnelle — et donc par la nécessité de nouvelles formes de leadership et parfois de nouvelles formes d’Église.
Le piège, dans ce passage, serait de croire qu’il faut “basculer” totalement : abandonner le connu pour ne faire que du nouveau, ou s’arc-bouter sur le connu en espérant un retour des conditions d’hier. Le concept des deux écologies appelle un “à la fois / et” : améliorer et soigner ce qui existe, tout en ouvrant de l’espace pour ce qui n’existe pas encore.
Antioche : quand l’Église apprend à respirer dans deux mondes
Une scène du livre des Actes illustre concrètement ce basculement : Antioche (Actes 11.19–26). Les croyants dispersés annoncent l’Évangile — mais, spontanément, ils s’adressent “aux leurs”. Puis des croyants venus de Chypre et de Cyrène franchissent un pas décisif : ils parlent aussi aux Hellénistes. Il se passe alors quelque chose de nouveau, au point que Jérusalem envoie Barnabas pour “voir” et discerner.
Pourquoi Barnabas ? Parce qu’il est précisément un homme de pont : reconnu à Jérusalem, issu de la Diaspora, capable d’habiter le familier et le nouveau. Et surtout, Luc le caractérise comme un “homme de bien”, qui sait encourager sans imposer, discerner sans rigidifier, accueillir sans attiser les tensions. En ce sens, Barnabas incarne le leadership requis quand deux écologies coexistent : tenir l’unité sans étouffer la nouveauté, et accueillir la nouveauté sans mépriser le connu.
On pourrait dire qu’à Antioche, Barnabas apprend à l’Église une compétence qui manque souvent : reconnaître la grâce de Dieu là où elle ne ressemble pas à nos habitudes, et protéger l’ensemble de la communauté des réflexes de suspicion, de contrôle ou de division.
Aujourd’hui : une compétence de leadership plus qu’une technique
Ce cadre des deux écologies débouche sur une application très concrète : développer une vraie compétence dans les deux écologies demande une double capacité — comprendre le travail de la vie communautaire et accueillir un champ missionnaire plus étranger. Mais au-delà des outils, ce qui est requis, c’est surtout le caractère : un leadership capable d’encourager les deux écologies sans exacerber les tensions. Un leadership “Barnabas” — un leadership de l’encouragement.
Parce que la charge actuelle est lourde : naviguer dans un monde sécularisé est complexe; et demander aux responsables de préserver ce qui est tout en portant ce qui pourrait être peut devenir écrasant — surtout si tout repose sur les épaules d’un seul pasteur ou d’une seule équipe. On observe d’ailleurs une réalité fréquente : certains responsables excellent à maintenir et revitaliser l’existant, tandis que d’autres sont plus à l’aise pour explorer des territoires nouveaux. Et la question devient brûlante : faut-il privilégier l’outre nouvelle au détriment de l’ancienne ? Ou apprendre à les faire coopérer ?
En pratique : 4 repères simples pour ne pas opposer les deux
Sans entrer dans des modèles lourds, le concept des deux écologies invite à quelques gestes très concrets :
- Nommer les deux écologies sans culpabiliser personne.
Le “travail connu” n’est pas inférieur. Le “champ non familier” n’est pas une menace. Les deux sont des lieux d’obéissance. - Clarifier ce qui doit être amélioré dans l’existant.
Rendle insiste : il y a un travail indispensable d’adaptation et d’amélioration continue du connu. Tout ne survivra pas, mais beaucoup peut encore prospérer si l’on prend soin des pratiques essentielles. - Créer de l’espace protégé pour l’exploration.
Le nouveau a besoin d’un cadre pour naître (temps, attention, ressources, permission d’essayer). Sans espace protégé, l’outre nouvelle se réduit à une idée… ou devient un conflit. - Former des “Barnabas” : des passeurs.
Le leadership de frontière n’est pas seulement celui qui “innove”. C’est celui qui sait traduire, relier, apaiser, encourager, discerner — et maintenir l’unité sans uniformiser.
Si vous portez une responsabilité (locale, régionale, dénominationnelle), une question peut servir de boussole : où, concrètement, soutenons-nous le familier — et où créons-nous des conditions pour l’inconnu ? Tenir les deux écologies, ce n’est pas tout faire. C’est apprendre à faire les bons arbitrages, au bon rythme, avec les bonnes personnes — et avec cette qualité rare que Luc attribue à Barnabas : la capacité de voir la grâce de Dieu et de s’en réjouir.
[1] Rendle, Gilbert R. Quietly Courageous: Leading the Church in a Changing World. Lanham, MD : Rowman & Littlefield Publishers, 2018