Penser l’avenir sans le prédire : une sagesse pratique pour temps incertains
Il y a ce moment que beaucoup de responsables connaissent, même s’ils ne le formulent pas ainsi : le jour où l’avenir cesse d’être une suite logique du présent.
Une communauté locale tient debout grâce à une équipe solide… jusqu’à ce qu’une personne-clé annonce son départ. Une association de quartier voit ses besoins exploser… pendant que les financements se resserrent. Une initiative portée par l’enthousiasme peine à suivre la vitesse des changements autour d’elle : nouvelles attentes, nouveaux outils, nouveaux rythmes, nouveaux publics. Rien n’a “mal tourné” au sens dramatique. C’est juste que le terrain a bougé. Et, soudain, la question se pose : que fait-on maintenant ?
Ce genre de situation n’a rien d’exceptionnel. Ce qui est plus rare, c’est de s’y préparer avec lucidité, sans paniquer, sans nier le réel, sans se réfugier dans des slogans. Autrement dit : avec une forme d’habileté.
C’est précisément ce mot — “habileté” — que l’on retrouve au cœur d’une parabole de Jésus, dans l’évangile de Luc (16.1–9). Et c’est une parabole… dérangeante.
Une parabole inconfortable (et pourtant éclairante)
Jésus raconte l’histoire d’un intendant, un gestionnaire, au service d’un homme riche. On accuse cet intendant de mal gérer les biens. Le maître le convoque : il doit rendre des comptes, et il perd sa charge.
À partir de là, le récit se resserre : l’intendant se parle à lui-même. Il explore ses options.
- Travailler la terre ? Il n’en a pas la force.
- Mendier ? Il en a honte.
Puis il a une idée. Il fait venir les débiteurs de son maître et réduit leurs dettes (50 au lieu de 100, 80 au lieu de 100…). L’objectif n’est pas subtil : créer des relations et s’assurer qu’après son renvoi, des gens l’accueilleront chez eux.
Et là arrive le choc : le maître fait l’éloge de cet intendant — non pas de sa moralité, puisque le texte le présente comme “malhonnête”, mais de son habileté.
Jésus ajoute alors une phrase qui renverse le miroir vers ses auditeurs :
“Les enfants de ce monde sont plus habiles… que ne le sont les enfants de la lumière.”
C’est l’un de ces passages où l’on a envie de dire : “Attends… vraiment ?” Et justement : l’inconfort fait partie de l’effet recherché.
Ce que Jésus loue (et ce qu’il ne loue pas)
La première précaution est essentielle : la parabole ne nous demande pas d’admirer la malhonnêteté. Elle isole autre chose. Une compétence.
Le mot grec derrière “habile” est phronimos. Sans entrer dans un cours de grec : c’est une sagesse pratique, une intelligence qui sait lire une situation, discerner des contraintes, choisir un chemin plausible, puis agir vite et de façon cohérente.
On pourrait le dire comme ça :
- phronimos, c’est la lucidité qui ne se raconte pas d’histoires,
- la prudence qui ne confond pas foi et naïveté,
- la capacité à se préparer quand un futur se referme.
La parabole pose alors une question implicite, presque embarrassante : sommes-nous entraînés à penser l’avenir avec autant de lucidité que ceux qui le font pour des fins seulement terrestres ?
Dit autrement : il existe des personnes très “spirituelles”… et très peu préparées. Et il existe des personnes pas spécialement exemplaires… mais terriblement lucides. Jésus ne valide pas tout. Il utilise le contraste pour réveiller l’attention.
Prospective : une grammaire pour décrire cette habileté
À ce stade, un mot peut aider : prospective (ou Futuring / Future Thinking). Ici, il ne s’agit pas de prédire l’avenir, ni de jouer aux prophètes de la tendance. Il s’agit d’apprendre à élargir le champ des possibles, à explorer plusieurs futurs plausibles, à regarder les conséquences, et à décider avec plus de clarté dans le présent.
La proposition est simple (et volontairement prudente) : la parabole ne donne pas un tutoriel de prospective, mais elle met en scène une forme d’habileté que la prospective cherche justement à développer : la capacité à penser l’avenir de manière structurée, sous incertitude.
Et si l’on relit l’histoire avec cette “grille” (sans forcer le texte), on voit apparaître une séquence très claire.
1) Repérer une rupture
Tout commence par un signal : l’intendant apprend que son avenir “normal” est fini. Il ne peut pas faire comme si de rien n’était.
2) Formuler la vraie question
Il ne se disperse pas. Il formule un problème net : “Que vais-je faire ?” C’est une question focale : elle concentre l’attention et évite de partir dans tous les sens.
3) Explorer plusieurs futurs possibles
Il passe en revue des options. Deux sont écartées (pas la force / trop de honte). Une est retenue : obtenir un accueil futur grâce à des relations.
Cela ressemble à une mini-exploration de scénarios : “si je fais A, voilà ce que ça implique ; si je fais B, voilà pourquoi c’est impossible ; si je fais C, voilà l’avenir que cela ouvre.”
4) Regarder les implications
Il ne choisit pas une option “idéale”. Il choisit une option viable compte tenu de ses contraintes. Il raisonne en conséquences, pas en intentions.
5) Passer à l’action
Il agit vite. Et son action est cohérente avec l’avenir visé : être accueilli. Il ne fait pas juste “une bonne idée”, il met en place une trajectoire.
Cette séquence n’excuse pas les moyens. Mais elle révèle une compétence : préparer un futur.
Pourquoi cette parabole vaut le détour aujourd’hui
Parce qu’elle ne parle pas seulement d’argent ou de gestion. Elle parle d’une attitude : prendre l’avenir au sérieux.
Nos communautés, nos initiatives et nos responsables font face à des ruptures multiples : ressources limitées, attentes changeantes, outils nouveaux, fatigue, complexité relationnelle, diversité culturelle et générationnelle… Dans ce contexte, on peut être tenté de choisir entre deux extrêmes :
- tout contrôler (au prix de l’anxiété),
- ou ne rien anticiper (au prix de l’impréparation).
La parabole propose un troisième chemin : une lucidité pratique (phronimos), mais réorientée vers de bonnes fins. Elle nous pousse à apprendre à penser l’avenir — non pas pour se rassurer, mais pour servir mieux, discerner mieux, agir plus juste.
Et c’est exactement ce que la prospective peut apporter quand on la prend comme une discipline de discernement, pas comme une boule de cristal.
Et maintenant ?
Si cette idée vous parle — l’habileté comme compétence à développer, sans “texte-preuve” et sans jargon — alors vous êtes au bon endroit.
Station M prépare en ce moment un podcast pour explorer la prospective de façon accessible : des épisodes concrets, des questions structurantes, et des repères simples pour aider celles et ceux qui portent des initiatives, des communautés, exercent des responsabilités et cherchent le bien commun.
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